“Qu’on m’ensevelisse dans l’infini du désert”

Il y a des réalités dures à supporter, comme une poussière noire qui vient couvrir le mirage de nos rêves et nous force à ouvrir les yeux.

A Tamanghasset, capitale du Hoggar, cette poussière a pris l’aspect purulent des décharges sauvages qui heurtent le regard à chaque coin de rue. Il y en a partout, dans chaque lit d’oued, chaque branche d’arbre, chaque maison. Il y en a dans la montagne, dans les villages implantés par l’état, comme si le béton apportait avec lui les déchets de la vie moderne, boîtes de conserve et bâches en plastique, recyclés ensuite pour former des tentes de fortune. Dans les nouveaux villages, on parle l’arabe plus que le tamacheq, on y envie le dernier modèle de portable, et le soir on regarde à la télé Star Al academia. Les habitations sont si grises, décorées “tout à 10 francs”, avec des copies de tapis orientaux, des copies de téléviseurs, des copies de porcelaines, qu’on retrouve jonchées sur le sable. Le toc importé de Chine est présenté sur les étals du souk comme le dernier chic de la vie moderne, l’apparat de la nouvelle femme au foyer : ça brille comme de l’or, c’est clinquant comme l’argent.

Les touaregs ne connaissaient pas les bibelots. Tous les objets de leurs tentes servaient à recréer un univers sacré avec des matériaux naturels qui ont perdu leur valeur. La tente était l’univers de la femme touarègue comme l’est à présent sa maison. A Tamanghasset, les hommes s’habillent toujours en gandoura et se coiffent d’un chech. Ils vont et viennent dans le désert, mais les femmes restent à la maison et ont noué un hidjab sur leurs vêtements en synthétique dans lesquels il est impossible de les différencier d’une femme arabe. Pourquoi donc remplacer la peau du cuir, l’éclat sobre de l’argent et les étoffes teintes d’indigo par le plastique, le plaqué or et le polyester? Depuis quand le goût des femmes touarègues pour la beauté a-t-il été ainsi dénaturé? Le quartier des forgerons croule sous les objets traditionnels qui ne coûteraient pas plus cher que le toc importé, mais il n’est fréquenté que par les touristes sans lesquels sûrement toute production artisanale aurait cessé d’exister.

Ils sont beaux pourtant, les campements de zeribas avec le reflet doré de leurs tiges en roseaux, perchés fièrement sur la lande calcinée des massifs volcaniques de l’Ahaggar. Les nomades y ont encore quelques troupeaux de chameaux, les femmes s’occupent des jardins de l’oasis et les enfants jouent avec les chèvres dans les enclos de branchage.   Mais les températures glaciales du Hoggar à 2000 m d’altitude et la pluviométrie de plus en plus irrégulière ne font qu’encourager l’abandon des activités pastorales au profit de l’agriculture et de la vie sédentaire. Qui pourrait blâmer les populations d’accepter de l’état des logements gratuits? Mais qui peut accepter des autorités l’absence d’éboueurs dans une ville qui frôle les 100 000 habitants? Chaque élection municipale ne laisse qu’un goût d’amertume comme si tout était déjà perdu d’avance.

Tamanghasset est un immense chantier où les habitants ne connaissent même plus le nom de tous les quartiers. La ville s’étend au bruit des marteaux-piqueurs qui empilent le parpaing des cités qui se ressemblent toutes. Touaregs, Chaambas, Algérois, Oranais, Kabyles et Africains de toutes les souches s’y côtoient et cohabitent bon gré mal gré. Clandestins en sursis, nordistes militaires, fonctionnaires qui ont été mutés en vrac dans les territoires du sud et noient la nostalgie de leur verte vallée dans l’alcool. Tamanghasset est pour tout le monde. Mais ce sont sans aucun doute les Touaregs qui souffrent le plus de la présence d’une autorité qui s’acharne à leur modeler un cadre de vie de béton et d’autoroutes sans infrastructures sociales ni emploi.

Après un circuit de 8 jours à l’ermitage du Père de Foucauld, sur les hauteurs sublimes de l’Assekrem, le touriste passe sa dernière journée en ville. Au programme, il y a la visite du palais de l’aménokal Moussa Ag Amastane, le “roi” du Hoggar, élu chef par les Touaregs de sa tribu pour ses prouesses guerrières, sacré Amenokal en 1904 par les Français avec lesquels il avait fait alliance pour la pacification du Sahara. Sa visite à Paris et son amitié avec le Père de Foucauld l’ont rendu célèbre en France, au Hoggar, il incarne la noblesse, la chefferie, le courage et aussi l’amour. De son palais, il ne reste que des ruines grignotées par le temps, laissées à l’abandon. Mais que dire de sa tombe?

Il paraît que cela ne fait pas partie des visites. Entouré d’une enceinte, le mausolée ne présente de prime abord aucune anomalie. C’est une construction en terre, piquée de la lune de l’Islam. Un fou arrive vers notre véhicule, tantôt il crie puis se tait, tantôt il s’approche puis recule. J’entre seule par le portail, mon ami touareg préfère rester dans la voiture. Des dizaines de tumuli entourent le mausolée. Il y a des déchets partout, j’ai de la peine à regarder, je n’en crois pas mes yeux: la famille du roi repose dans une décharge et, quelque part sous les ordures, est enterrée son amour Dassine, la poétesse célèbre dans tout le Hoggar pour sa beauté. Dans l’ombre du mausolée, le tombeau de Moussa Ag Amastane est gardé par un fou qui y a élu domicile au milieu des poubelles. Il crie tantôt pour me chasser, tantôt pour m’appeler… “Arroua Arroua!”. Je m’en retourne, soudain apeurée. Dans la voiture c’est le silence. Mon ami me dit “ Tu ne sais pas ce qui se passe ici, c’est pire que ce que tu peux imaginer. “

Les touaregs de ce pays disent fièrement que l’Ahaggar est la tête de l’Algérie, et Tin Hinan la reine mère de tous les touaregs. Son caveau a été découvert en 1925 à Abalessa à 80 km de Tamanghasset. Dieu préserve son âme et sa dépouille. Je pense à Moussa et à Dassine, qui s’aimèrent d’un amour impossible : elle, la poétesse, qui l’appelait le lionceau, lui qui se mourrait d’amour pour la fille bleue. On raconte que l’orgueil les avait empêcher de céder l’un à l’autre. Torturé par l’amour, Moussa dit aux étoiles :
« Qu’on m’ensevelisse dans l’infini du désert… à qui meurt d’amour immense,  il faut un immense oubli. »

Notes de route, Tamanghasset 2007

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