Un mariage à Djanet

 

   CHAPITRES

   Djanet
  ■ les touaregs
  ■ les femmes et les hommes
  ■ le mariage
  ■les préparatifs
  ■Fatima
  ■1er jour: ENELA
  ■Timinjaout
  ■ la fete du Enela
  ■2e jour: EHEN
  ■la fete de mariage
  ■Taré, l'escorte nuptiale
  ■3e jour: IMARALAKAN
  ■le rituel
  ■Tarzit, la nouvelle maison

 

 

L’arrivée à Djanet est des plus dépaysante. Apres avoir survolé des centaines de kilomètres d’erg plat, le Tassili N Ajjers apparaît au voyageur comme d’une exubérance extraordinaire, un monde à la fois fossile et vivant surgi des sables pour nous conter la génèse du désert. D’abord, ce ne sont que de sombres déflagrations de roches, des éboulis sans fin, des forêts de pierres noires qui grimpent au ciel, puis au loin se dessine l’immense plateau de grès que l’on nomme Tassili et qui s’étend sur 750 km vers la Libye. A son pied, une oasis repose dans un oued verdoyant, et quelques kilomètres plus loin, au beau milieu d’un désert de dunes aux formes courbes et voluptueuses, l’aéroport international.

 

Djanet...

Djanet est une oasis tout en longueur, étirée sur 6 villages qui longent la route principale bordée de palmeraies. Il y a 15 000 habitants. Les plus vieux villages d’El Mihan, Adjahil et Azelouaz comportent chacun un ksar, anciens villages fortifiés et maintenant inhabités, bâtis il y a une dizaines de siècles et suspendus au-dessus de l’oued Idejriou (la mer) pour se protéger des crues et surveiller les jardins de la palmeraie. L’oued est un cours d’eau intermittent qui peut gonfler démesurement avec les pluies et inonder un village en un moins de temps.

La région de Djanet a une pluviométrie irregulière, et des températures allant de 25 à 0 degrés la nuit en hiver (octobre-mars), et de 5 à 35 degrés en été (avril-septembre). Les jardins de la palmeraie sont irrigués toute l’année grâce aux nombreuses sources souterraines. Les femmes possèdent chacune une parcelle, héritage de leur mère et de leur grand-mère, où elles cultivent les dattes, toutes sortes de légumes et de céréales, et élèvent quelques chèvres. La production des palmiers (environ 30 000) et celle des jardins assurent la survie de nombreux habitants.

 

Les touaregs...

Quand on se promène dans le centre-ville de Djanet, on est d’abord frappé par le nombre de 4/4 Toyota conduites par des hommes enturbannés et qui circulent dans  l’avenue principale. Une banque et une poste font face à un café terrasse tandis qu’un peu plus loin, après l’arrêt des bus, on trouve l’hôpital et toutes sortes de petits commerces. Les touaregs, population nomade qui s’est sedentarisée dans l’oasis, sont les principaux habitants de Djanet. Les hommes, grands guerriers et éleveurs de chameaux, occupent à présent les fonctions de chef d’agence, guide, chamelier, etc. pour les groupes de touristes venus du monde entier. Depuis la scolarisation des enfants, certains touaregs ont obtenus des diplômes de docteur, d’autres occupent des postes administratifs. Mais il y a encore beaucoup de chômage dans l’oasis qui ne peut pas pourvoir d’emplois aux jeunes en dehors des 6 mois de la saison touristique. Beaucoup d’arabes du nord ont été mutés dans la police ou sont venus ouvrir un commerce. On trouve d’ailleurs tout ce qu’il faut en confort urbain depuis que Djanet est pourvue en eau courante et en éléctricité. Il y a des boutiques d’éléctroménager, de meubles et toutes sortes d’autres bazaar du souk qui proposent des articles aussi variés que les 100 yens shop (tout à 10Fr). Chaque foyer de Djanet a au moins un téléviseur et des chaines satellite qui diffusent les émissions du monde entier.

 

Les femmes et les hommes...

Les hommes vont et viennent entre la ville et le désert pour accompagner les groupes de touristes, les femmes restent à la maison et s’occupent des tâches ménagères et des enfants. Avant le mariage, les jeunes filles ont souvent un petit travail comme secrétaire dans une administration, mais il est encore rare qu’elles continuent ce travail apres s’être mariée. La plupart ne sont pas allées à l’école et ne parlent pas français, comme la plupart des habitants de Djanet. Convertis à l’islam mais de société matricarcale, les touaregs restent monogames et sont connus pour accorder une grande liberté aux femmes, privilège rare en Afrique. Celles-ci ont le droit de divorcer et ne se voilent pas le visage, à la différence des hommes dont le port du litham jusqu’aux yeux répond à de strictes codes sociaux et honorifiques. Cependant, en Algérie où l’islam est très présent, les touaregs adoptent maintenant un mode de vie plus arabe qui sépare les femmes des hommes dans le quotidien. Ainsi, les endroits publics comme les cafés sont interdits aux femmes, comme il est malséant pour une femme de se promener seule dans le marché. La vie recluse des femmes de Djanet a pourtant sa dynamique propre au sein de chaque quartier. Les femmes se réunissent entre elles à chaque moment de la journée pour faire la cuisine, s’entraider pour le ménage ou garder les enfants. Mais c’est à l’occasion des grandes fêtes comme le baptême ou le mariage que l’organisation communautaire des femmes est la plus remarquable.  

 

Le mariage...

Pendant la saison estivale, il y a parfois des mariages chaque semaine qui viennent animer la vie tranquille de Djanet. Dans un couple, chaque partie a une marraine ou un parrain qui organise la fête. Les hommes se réunissent entre eux autour du futur époux pour manger le couscous et boire le thé qui est preparé 3 fois et donne pretexte au bavardage. Selon l’adage touareg, le 1er thé est amer comme la vie, le 2e fort comme l’amour et le 3e suave comme la mort.  Les femmes de leur côté célèbrent l’évènement par une vraie fête pleine de musique et de danse qui exprime chaque jour un rituel différent. Un mariage touareg dure généralement 3 ou 4 jours, selon la richesse des familles. Car la célébration réunit tout le voisinage et peut coûter jusqu’à 2000 E, à la charge du mari, pour organiser la fête, qui compte autant d’invités que le quartier d’habitants. Le mari doit aussi fournir à son épouse une maison avec tout le nécessaire, car chez les touaregs, la maison, qui était autrefois la tente, est le symbole de l’union des 2 époux et devient propriété de la femme. En cas de divorce, l’homme s’en va et laisse la maison à son épouse et ses enfants.

 

Les préparatifs

Demain, c’est la famille de Ghaisha qui va organiser la soirée des femmes pour le mariage d’une cousine, Fatima. A cette occasion, Ghaisha et ses amies sont allées faire des amplettes au marché. Habillées à la mode algéroise avec pantalons moulants et foulard islamique sur la t­ête, elles vont s’acheter de nouvelles robes et des grands voiles indigo brodés. Ghaisha a 23 ans et vit chez ses parents dans le village d’Azelouaz. Sa maison est typique de Djanet, bâtie en pierres, avec une cour intérieure et 3 chambres autour, dont le salon reservé aux invités des hommes, 1 chambre pour les femmes et 1 chambre pour elle et sa soeur. A côté, il y a une autre cour plus petite avec la salle de douche et les toilettes, et une cuisine ouverte. Devant la cuisine, femmes et enfants sont assis sur le sable et préparent pour le lendemain des petits sachets de pop corn, quelques cacahuètes et des bonbons, qui seront distribués avec du jus d’orange. Dehors, des hommes sont là depuis le matin entrain d’installer devant la maison des tôles pour barricader cet espace qui pendant 2 nuits résonnera du tambours et des chants des femmes. Car les hommes n’ont absolument pas le droit de participer ni même de regarder la fête, se contentant d’attendre dans leur 4/4 leurs épouses ou leurs soeurs pour les raccompagner. Les femmes étrangères y sont bienvenues mais il leur est interdit de prendre des photos des femmes mariées, qui pourraient être réprimandées par leur mari. En Algérie, comme dans beaucoup de pays musulmans, une femme qui se respecte reste cachée le plus possible du regard des hommes, même si la culture touarègue n’a jamais voilé ses femmes auparavant.

 

 

Fatima

Fatima, la future mariée, a 22 ans et habite chez ses parents à Azelouaz dans une maison traditionnelle avec un petit jardin et quelques dattiers. Elle va se marier avec Moussa, 33 ans qui est ingénieur dans une compagnie de forage. Pendant les 2 années qui ont suivi leur fiancailles, Moussa a fait beaucoup d’aller et retour entre Djanet et la raffinerie de Hassi Messaoud, située à 1400 Km au nord, et a pu économiser suffisamment d’argent pour le mariage et la construction de leur nouvelle maison. Ce laps de temps peut paraître long, mais considérant le salaire moyen à Djanet qui est de 100 E, Moussa qui gagne plus de 300 euros fait partie des privilegiés.  Moussa et Fatima se sont rencontrés il y a un peu plus de 3 ans. Comme la plupart des couples, leur idylle s’est nouée via le téléphone portable. Les rencontres directes entre garcons et filles étant rares, les relations commencent souvent par un échange de numéro et d’interminables conversations téléphoniques avant de déboucher sur des rencontres en tête à tête. Comme jadis où les galants venaient courtiser leur belle sous la tente la nuit, ces rencontres ont lieu au su de tout le monde mais doivent rester anonymes et discrètes ; de même tout est permis pendant le flirt à condition que la fille ne tombe pas enceinte.

Fatima n’est pas scolarisée et n’a jamais travaillé. Elle est reservée et timide, mais quand on évoque le mariage, ses yeux brillent de plaisir. Son amie de 19 ans, enceinte de son récent mariage, est occupée à lui mettre une dernière bande de cire sur les avants-bras où 3 poils ont echappé à l’épilation. Comme le veut la coutume arabe, la mariée doit être épilée sur tout le corps. Les amies de Fatima se sont décorées les mains et les pieds de motifs teints au henné, cette plante médicinale utilisée comme produit de beauté par toutes les femmes musulmanes, mais c’est demain, lors de la cérémomie du henné, que Fatima aura droit à ce soin. Au crépuscule, les filles font un dernier tour dans le quartier pour annoncer la soirée...

 

1er jour: ENELA (henné)

La mariée est très belle aujourd’hui. Depuis 9 heures du matin, elle est venue chez Ghaisha avec toute son escorte de femmes qui l’accompagnera pendant les 3 jours de fête. Dans le petit salon bercé des versets du Coran diffusés à la télé, les femmes entourent Fatima et tour à tour lui appliquent les bandes adhésives, ramenées de Libye et soyeusement choisies pour leur dessin (paraboles, fleurs, coeurs),  puis la pâte de henné, l’humectant régulièrement avec de l’eau. L’application du henné peut prendre 1 heure. Quand les mains et les pieds sont enveloppés dans un sachet plastique, Fatima est installée sur des coussins, face au téléviseur orné de lourdes parures de fleurs et de porcelaines, qu’elle regarde d’un air ennuyé en murmurant quelques versets avant de s’assoupir. C’est qu’il faut s’armer de patience et attendre 5 heures pour que le henné marque la peau d’une belle teinte rouge foncé.

 

Vers 16 heures enfin, la mariée est prête et sort par les ruelles ensablées chez une parente. Elle est tête baissée sous son voile, comme le veut la coutume. Dans la grande cour, c’est un spectacle magnifique que toutes ces femmes dans leurs habits bleus et verts, assises contre les murs de pierre dans la clarté tamisée de cette fin d’après-midi. Toutes attendent Fatima pour la cérémonie du voile, la timinjot, qui pérpetue la tradition touarègue. Fatima se change dans la chambre et revêt comme toutes les autres femmes l’arbai, l’habit traditionnel de Djanet, rehaussé du voile blanc (afar) très brillant qui couvre sa tête et ses épaules. L’escorte sort de la chambre et va s’asseoir dans un coin de la cour.

 

 

Timinjaout, la cérémonie du voile

Une vieille femme, enroulée dans un voile dont ne dépassent que les yeux, procède au rituel du voile touareg, l’alesho. Elle ote le voile blanc de la mariée et lui revêt d’un air grave le voile indigo avant de la couvrir à nouveau du voile blanc. La cérémonie est saluée de youyous, un cri très aigü que les femmes font vibrer longuement avec la langue pour exprimer leur émotion. Ensuite, on lui enfile un par un les bijoux en argent, héritage des grand-mères et des arrières grand-mères, 2 bagues, 2 bracelets en argent massif et des sandales blanches en cuir blanc. Enfin, une femme amène sur une vannerie colorée du sucre, du tabac et du thé en petit tas qui est melange et posé sur la raie des cheveux de la mariée dans un murmure d’incantations . La cérémonie du voile est un moment important dans le mariage d’une femme. De même que l’homme se rend à la mosquée le jour du mariage pour lire le Coran et recevoir la bénédiction de l’Imam, la femme reçoit les présents de ses ancêtres maternels qui scellent sa vie de jeune fille et font d’elle une épouse touarègue.

 

 

La fête du Enela...

Le soir, la fête du Enela se prépare dans la maison fébrile remplie de femmes. Cette fête ouvre les festivités de mariage par une soirée de chants et de danses pour préparer la mariée à la nuit de noces du lendemain. Dans la chambre de Ghaisha, les filles se pomponnent et mettent leurs tenues les plus brillantes, s’étirent les cheveux au séchoir, s’appliquent rouge à lèvres et mascara. Dehors, les premières arrivantes se sont assises sur les nattes face au divan de la mariée et commentent gaiement le grand tapis suspendu au mur qui clignote comme un sapin de Noël. Les plaisanteries fusent entre Ghaisha et ses amies qui ont passé la journée à coudre fleurs et dentelles avec le plus d’imagination possible. 3 garçons installent les guirlandes lumineuses et la sono avant de s’en aller. Aujourd’hui il n’y aura pas de DJ et on passera en boucle un CD en bruit de fond, signe qu’il y a eu un décès dans le voisinage qui impose le calme pendant 3 jours.

 

 

La mariée arrive...

Quand l’escorte de la mariée arrive, toutes les femmes du quartier de Zelouaz et bien plus encore sont présentes. Fatima s’installe sous le coeur clignotant, et reste assise sur le divan, le visage caché sous son voile, encadrée de chaque côté par 2 parentes vêtues en arbai. Khadija, elle, est habillée à la mode arabe, avec une robe à paillettes blanche et des escarpins pointus. La teqaraqit, le code des valeurs touarègues qui veut qu’elle garde la tête baissée sous son voile en signe de réserve et de pudeur, contraste étrangement avec la flamboyance et le rococo de sa tenue. Face à elles, les invitées assises sur les nattes offrent un spectacle encore plus frappant où se mélangent dans un brouhaha incroyable de vieilles femmes en arbai avec des jeunes filles en robe décolletée, des peaux basanées, des blondes, des noires, des tenues bigarées de Kabylie, des draperies de Mauritanie... On discute, on rigole, en dépiotant les petits sachets de pop-corn avec un papier plié en 4 où on lit des messages aussi divers que “Ce que tu n’as pas aujourd’hui, tu l’auras demain” ou “Michael Jackson te dit bonjour”.

Puis on entend le son des tambours qui annonce le rituel du Enela. Une procession de femmes en arbai sort de la maison et marche lentement vers la mariée en chantant et frappant leur baguette sur le ganga, un tambour tendu de 2 peaux. La mariée est bientot dissimulée par une foule de femmes dont les voiles blancs forment autour d’elle une auréole lumineuse. A l’intérieur du cercle, les femmes en arbai chantent en choeur tout en balancant la manche de leur robe de gauche à droite. Une femme portant un panier rose où se trouve la pâte de henné s’agenouille devant la mariée et lui en pose un peu sur les mains et les pieds, en lui souhaitant prospérité et santé. Puis elle se lève et en distribue d’un air bienfaisant aux filles qui se pressent autour d’elle en lui tendant la paume. Après cette cérémonie, l’escorte repart sous les youyous, emportant la belle qui pour la dernière fois reposera chez ses parents avant la grand fête de mariage du lendemain.

 

2e jour : EHEN (la noce )

Tekalaout, le souper des convives...

Dès le matin, les femmes défilent dans la cour de Ghaisha, avec tout leur branlebas de cuisine. Casseroles, réchauds à gaz, récipients, couteaux sont installés dans cette cuisine improvisée sur le sable. Assises en rond sur les nattes autour d’une calebasse de légumes, les femmes épluchent, coupent en petits dés, pilent méthodiquement tous les ingrédients pour le couscous du soir. Il y a le groupe des patates, des oignons, des tomates, des courges, des carottes. Plus loin, des femmes dépècent la viande de mouton et de chameau. La viande de chameau est beaucoup utilisée lors des mariages en raison de la quantité des invités, car 1/2 chameau donne environ 35 kg de viande. Une femme moulée dans une tunique rouge et orange, fait glisser chaque ingrédient dans la marmite d’un geste désinvolte et précis, tout en bavardant gaiement la main posée sur la hanche. Les oignons,l’ail ,le concentré de tomate sont d’abord remués dans les 4 grosses marmites avant de rajouter la viande puis les légumes qui composent la sauce. D’autres femmes arrivent et se mettent à la préparation de la salade, composée des légumes de saison: betteraves, tomates, concombres, fenouil. Ensuite, c’est la cuisson de la semoule que le mari a distribué 2 semaines à l’avance dans tout le quartier. Les femmes se sont réunies entre elles pour rouler à la main et passer au tamis une dizaine de fois les gros grains et les petits grains jusqu’à former des petites boulettes homogènes. La semoule ainsi prête sera cuite en une quinzaine de minutes en haut des couscoussiers. Le jour tombe sur la petite cour qui se vide en laissant les longues trainées des draperies bleues et vertes se disperser dans les ruelles du village d’Azelouaz. 

 

 

La fête de mariage...

La fête de mariage commence au son des airs à la mode selectionnés par 2 jeunes garçons qui vont présider à la fonction privilegiée de disc-jockey. Les petites filles se tortillent en riant près des baffles, essayant d’imiter le déhanché de leurs grandes soeurs. Il y a autant de femmes que la veille. Après quelques temps, les musiciennes arrivent et prennent la relève des DJ. Installées en rond sur la natte centrale, armées de derbouka, de tendé, et de castagnettes, tapant sur leur jerrycan, elles chantent les chants touaregs, à la plus grande joie de l’assemblée. Des femmes se lèvent par-ci par-là, attachent cérémonieusement leur foulard autour de leur hanche et commencent à rouler des fesses très lentement au rythme des tambours, avançant d’avant en arrière, avec des gestes pleins de grâce. L’assemblée reste assise à regarder, encourageant les danseuses de youyous, leur prêtant un bracelet en or ou même un téléphone portable arboré fièrement en signe de richesse! Les musiciennes aussi sont honorées de bijoux et de billets de banque qu’on a glissé dans un pan de voile et qui flottent sur les têtes comme des plumes d’oiseau.

 

Dans la cuisine, Ghaisha et ses amies s’activent à puiser dans un seau de jus d’orange pour le transvaser dans une quarantaine de bouteilles en plastique, tandis que dans la cour, les femmes remuent dans tous les sens pour repartir dans chaque assiette le couscous, la sauce, la salade et préparer les petits verres de thé. Les ainées sortent une par une de la maison et se tiennent debout parmi les invitées dans leur arbai étincelant, formant une chaîne majestueuse de jus d’orange et de plateaux de couscous qu’elles se passent adroitement au-dessus des têtes avant de s’engouffrer dans la cuisine dans un flottement d’encens.

Pendant ce temps-là, la mariée, parée du grand arbai bleu et du voile traditionnel, se prépare dans une grande chambre ornée de mirroirs à franges. On l’embaume d’encens en soulevant sa robe et son voile au dessus de la fumée  puis le cortège s’ébranle en youyoutant. Très lentement, la mariée traverse les ruelles, tête baissée sous ses voiles blancs, supportée de chaque côté par une femme. Quand elle pénètre dans la fête, les invitées ont fini de manger et l’accueillent dans un dérferlement de youyous.

La fête reprend de plus belle. Comme la veille, la mariée est assise sur le canapé, et observe à travers son voile immaculé les invitées qui chantent et dansent sous le regard austère des femmes de son escorte. Vers 11h, on entend de la rue le chant des hommes qui accompagnent le cortège nuptial du jeune marié. Quelques instants plus tard, une vieille femme murmure à l’oreille de Khadija …

 

 

Taré, l'escorte nuptiale

La mariée et son escorte se lèvent, accompagnés des youyous de toute la foule, qui après quelques pas retourne à la fête. Dans la ruelle silencieuse, la procession marche à pas très lent, berçant la nuit d’un chant doux et mélancolique. Les femmes enveloppent la mariée de toute leur masse blanche et lumineuse, tandis qu’elle se traîne, les bras suspendus au cou de la marraine, se laissant porter comme un lourd fardeau jusqu’à la demeure provisoire où l’attend son mari. “Mon amie est partie, je me sens triste. Préparez-vous les hommes, on vous amène un trésor d’or”. La procession franchit le seuil de la maison où sont assis dans l’obscurité le mari et quelques hommes de son escorte. Les femmes seules entrent dans la pièce principale et poursuivent leur chant dans le salon autour de la mariée qui est assise avec ses parentes. Quand enfin, les femmes arrêtent de chanter, c’est signe qu’elles doivent se retirer et laisser la place au mari. Khadija essuie ses larmes et reçoit les dernières bénédictions de ses soeurs.

 

 

3e jour : IMARALAKAN

Allewan, les chants

Le matin, les femmes ont escorté Fatima à la fête organisée par la marraine de son mari. Elle est menée dans une chambre et reste assise, le visage complètement caché par son voile blanc, sur lequel la famille du mari a deposé un bracelet en or et un billet de banque. Dehors, une fête où se croisent modernisme et tradition bat son plein dès le matin. Réunies dans la grande cour, les aïeules tapent sur leur ganga. Une femme à la voix puissante entame un chant pour dire la satisfaction “du trésor d’or”. Les femmes scindées en 2 rangées lui repondent en choeur, tout en se balançant lentement de gauche à droite, et en frappant l’air de leurs longues manches bleues et vertes. Puis d’autres rythmes plus rapides se succèdent où les femmes dansent le visage caché sous leur voile, et le corps agité de transes.

 

Imaralakan

Dans la cour d’à côté, des jeunes filles sont rassemblées autour d’un poste qui crache des distorsions de raï, l’une d’elle sort un par un les cadeaux empilés dans 3 valises inox et les montrent fièrement à l’assemblée. Soutifs, slips, pantoufles, voile, draperies, coffret de bijoux en or sont brandis puis soigneusement rangés. Au coin du mur, sont exposés les tapis, avec une pile d’éléctromémager en tout genre, cadeaux des amies que Khadija devra leur rendre lors de leur mariage. La fête se termine aux heures de midi par un en-cas de macaronis aromatisés aux entrailles et foie de chameau, un morceau de choix relevé d’un bon verre de thé.

 

 

Tarzit, la nouvelle maison

La nuit venue, Khadija a été emmenée dans sa nouvelle maison. Accompagnée de son escorte (et de presque tout le quartier ), Khadija et les femmes poussent des cris à l’unisson à la découverte de chaque pièce flambant neuve. La nouvelle maison ne comporte pas de cour intérieure et fait partie des constructions de style occidentale en béton. Le long du couloir, il y a un grand salon réservé aux hommes, à côté un petit salon pour les femmes, une cuisine moderne avec tout le nécessaire, une salle de bain avec douche et toilettes, et une chambre à coucher dans le fond. Après l’inspection, les femmes entrent dans le grand salon où se trouvent le mari et ses amis, tenant toujours Khadija tête baissée sous son voile blanc. Commence alors une danse où les hommes tournent autour des femmes, les uns brandissant leur takoba en poussant des yihihi, les autres tapant sur leur ganga et chantant. La fête se prolonge jusqu’au retrait des hommes puis des femmes pour accoutumer la mariée à son nouvel habitat et à ses nouvelles responsabilités de maîtresse de maison. Le mariage est terminé et les femmes réintègrent le quotidien tranquille de l’oasis, tout juste avant les premiers jours du Carême. D’ici 9 mois, elles se réuniront à nouveau autour de Fatima pour fêter avec elle la naissance de son premier enfant qui donnera lieu pendant une semaine à de nouvelles réjouissances.

Récit & Photos: Alissa Descotes-Toyosaki

Version japonaise "Un mariage à Djanet" paru dans Kurashi no techo, avril 2006→

A toutes les femmes d'Azelouaz.

 

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