“Helaila Sbeiba”


La Tradition parle de la guerre de deux tribus touarègues de Djanet qui auraient scellé un pacte de paix après l’annonce de la victoire de Moïse et celebré cette fête par la Sbeiba le jour de l’Achoura. On imagine en ces temps anciens de mystérieux émissaires tirés sur des “chars au galop volant’’, traversant le désert de Libye pour apporter la nouvelle du miracle divin jusqu'aux remparts de Djanet..  Etait-ce ce fameux peuple guerrier des Garamantes dont les chars sont peints sur les contreforts du Tassili n Ajjers qui avait transmis ce rituel? Les peintures rupestres attestent de l'existence de l’oasis de Djanet 6000 ans avant JC. Mais elles ne revèlent rien d’autre de ses origines, tout comme la cérémonie de la Sbeiba qui reste un mystère ouvert à toutes les imaginations..

 

En cette nuit d'hiver, peu après l'appel à la prière du soir, résonnent dans les rues désertes des chants lointains qui viennent appeler à la célébration d'une fête aussi religieuse que profane: la Sbeiba. Nous sommes le 5 janvier, ou plutôt le 8e jour de Moharram [le calendrier musulman]. Dans les maisons, les familles ont fini leur repas et se réchauffent autour du poêle, avant de s'emmitoufler dans leurs manteaux pour aller voir la dernière répétition avant la fête. L'oasis silencieuse s'anime peu à peu au bruit des pas glissants sur le sable et du froufrou des bazins. Au loin, sur la place qui longe l'asphalte, on aperçoit la masse blanche des Toyota qui encercle la scène faiblement éclairée par la lueur des réverbères. Là, au pied des murs blancs de l'école, les femmes se sont assises sur le sable et forment une seule ombre d'où quelques jets de flash révèlent l'éclat rose d'un voile, le scintillement d'un bijou doré. Des garçonnets en jean et bonnets sont accroupis dans un coin, autour d'un brasier qui jette des flammes dans l'air sec et froid. Le cercle se referme de l'autre côté par les rangées de silhouettes longues et droites des hommes qui tendent le bras avec leur portable Nokia, profitant aussi des flashs pour filmer. Il y a quelques touristes en effet et des journalistes bien equipés, et tout le monde photographie, formant un tableau étrange où à l'extérieur du cercle, c'est Djanet en l'an 2009, et à l'intérieur on revit la victoire de Moïse sur Pharaon quelque part en l’an 1200 av.

Pérpetuant un message de paix et de fraternité, le ksar d’Azelouaz joue une bataille où le tambour “ganga” et le choeur des femmes forment la fanfare et la danse des hommes le corps d'armée. Au coeur de la débacle, un chef de bataillon, le vieux “Amghar” est chargé d'attiser le feu des guerriers qui lèvent tour à tour une épée d'une main, un foulard de l'autre dans une chorégraphie étrange. Dans un désordre calculé, les danseurs se déplacent lentement autour de la place, accompagnés du corps des gangas qui les suit comme une armée de vieilles dames venant orchestrer les hostilités. Face à ce tableau chaotique, le choeur des femmes bien aligné derrière en rang d'oignons enchaine les louanges en battant des mains, exhortant les guerriers à la danse rituelle. Les timoulawen [louanges] qui se sont répetées pendant 6 nuits dans les deux ksours d’Azelouaz et Elmihan sont à leur derniere phase et seuls les meilleurs danseurs et musiciennes seront selectionnés pour le grand jour. Alors que la nuit est bien avancée, des vieilles femmes sont venues silencieusement s’ajouter à la chorale. Les flashs se sont tus, emportés vers Elmihan, et sous la lueur des reverbères, on voit juste les voiles lamés qui brillent comme un croissant de lune. Helaila sbeiba Lamalouila sbeiba . Imperceptiblement les chants se fondent dans un air très doux qui rappelle les berceuses touarègues. Le rythme ralentit, les femmes se répondent maintenant d'un bout a l'autre de la colonne. La danse des épées se fait plus hypnotique comme emportée par la douceur des louanges. Sorti de la valse des guerriers, un homme s'arrête devant le choeur des femmes, et brandit son arme d'un geste menaçant. Je retiens mon souffle. Flottant dans sa grande tunique sombre, l'homme voilé tel une momie se balance les deux bras levés. Piétinant le sol au rythme du ganga, il fait voltiger le foulard et l’épée dans les airs, pointe tournée vers un ennemi invisible. Puis comme guidé par une force divine, il dévie lentement sa trajectoire et sous le chant imperturbable des femmes vient immobiliser son arme dans la moiteur tiède de l'étoffe avant de disparaitre dans le brouhaha des danseurs.

 


Le surlendemain, le vent se lève sur le grand oued Idjeriou de Djanet. Telle la mer Rouge qui se fendit sous les pas de Moïse, le lit sableux de cet oued asseché va être le théâtre de la réconciliation entre deux anciennes tribus rivales de Djanet, incarnées par le village d’Azelouaz au nord et celui d'El Mihan au sud.  Sous le ciel gris les danseurs-guerriers parés de masques se font face d'une rive à l'autre de l'oued, separés par une cinquantaine de mètres en direction de leur ksar respectif, chacun entourés d'une régiment de femmes qui assure leurs arrières. Une vieille femme armée d'un tambour de cérémonie donne le coup d'envoi et sous les chants les deux troupes se mettent en marche pour composer chacune de leur côté la plus belle danse, les plus belles louanges. Les femmes sont splendides sous leurs étoffes de Tunisie ou du Fezzan aux couleurs carmines, vertes et blanches superposées avec art sous l’indigo moiré de leur voile, de lourds bijoux tombant sur leur poitrine comme une armure d'or et d'argent. Les guerriers galvanisés par la louange de leurs ancêtres, accélèrent la cadence et avancent chacun vers la rive opposée en brandissant leur épée, courant dans un nuage de poussière suivi de la troupe des gangas. Le maître de cérémonie Amghar guide l’offensive, houspillant et criant, commandant d’autres anciens qui forment un veritable service d’ordre. La foule tout autour des barrières siffle et youyoute au passage des danseurs, la télévision nationale tente une percée pour interviewer les officiels tandis qu'une vingtaine de journalistes courent de tous les côtés à l'intérieur de l'oued, essayant de prendre une photo. Mais les vieux sont teigneux et refoulent vers les barrières tous les indésirables, les ikufar infidèles!  L'alesho rabattu sur leur front comme au siècle dernier, le regard perçant et la mine dédaigneuse, un de ces vieux touaregs aux rides creusées comme des sillons avance vers moi et me repousse de la main en me balançant le seul mot français qu'il connaisse: Dégage!!  J'obéis le sourire en coin, pas mécontente que les vieux sages aient toujours autorité sur leur fête, au mépris des touristes et des officiels. L'oued n'était-il pas pour eux le lit de la mer, théâtre du miracle divin? Il fallait voir le regard nébuleux et la mine farouche des vieilles qui sur le front arrière menait le choeur des jeunes femmes…apparemment moins nombreuses que les années précédentes, elles n'en formaient pas moins le noyau dur, la mémoire vivante transmise de génération en génération pour enseigner les poèmes de satire et d’éloge* des joutes oratoires . Pour ces gardiens encore vivants de la pure tradition de la Sbeiba, ces incursions étrangères (entendez par là tous les non touaregs) à l’intérieur de leur cercle devaient être tout simplement insoutenable! 

Il est tard dans l’après-midi et le soleil fantomatique distille sa pâle lueur sur le front où s’enchaînent les phases du rituel, tour à tour agressives et gracieuses: l’attention du public toujours plus nombreux est captée par la présence de deux splendides méharis blancs aussi richement vêtus que leurs cavaliers qui observent la fête de toute leur hauteur. Ce sont les jurys de la Sbeiba qui au dernier moment se tiendront du côté d’Azelouaz ou El Mihan pour signifier leur préférence!  Dans l’oued, les hommes ont entamé une ronde en déployant chacun les manches de leur grande tunique brillante, le visage recouvert d'une cotonnade blanche, tels les masques d'un carnaval à Venise. Leurs danse fait penser à des "ailes battant au vent telles des voiles de navires"*, et laisse planer sur l’oued un souffle apaisant. Puis l'oued redevient un champ de bataille poussiéreux que les troupes traversent dans un nuage de sable d'où jaillit comme du sang le rouge ou l'orange des foulards. Tous les hommes ont maintenant recouvert leur visage de l’alesho et cachent leurs yeux comme pour s’absoudre du regard des autres. Dans cette uniformité des costumes, seules les mains qui dépassent et le style trahissent l’identité du danseur. Le phase finale de la Sbeiba s’achève dans des effluves d’encens et le claquement d’épée de tous les danseurs, qui dans une dernière transe célèbrent la paix. La foule a commencé à rentrer à l'intérieur pour faire des pauses pêle-mêle avec les danseurs, qui baissent leurs voiles tour à tour, soudain souriants et affables. Ici je reconnais un agent de police de l'aéroport, là un chamelier ou un guide. Comme au théâtre, les masques tombent et les visages familiers nous rappellent à la vie de Djanet de tous les jours. Les deux cavaliers montés à chameaux ont donné leur préference à El Mihan cette année mais personne n’a l’air de s’en soucier. Dans un brouhaha amical et bonenfant, tout le monde se salue, se félicite, en essuyant sa face toute noircie d’indigo, continuant à s’encenser de louanges et de plaisanteries bien salées. La fête est terminée et les musiciennes et danseurs se retirent petit à petit vers leur quotidien, formant de longues grappes colorées qui se dispersent dans l’oued Idjeriou. Le Tassili est frappé par la sécheresse depuis trois ans et Idjeriou, "la mer" en langue tamahaq, n'est plus qu'un oued asséché mais dès les premières pluies, il se transformera en un torrent turbulent qui lui aussi donnera vie à des choses magnifiques. Aman Iman ! [l'eau c'est la vie]

* ces passages font référence au livre de Meriem Bouzid-Sababou, Sebeiba-Tillelin

 


EPILOGUE
En ce début de mois de janvier 2009, le jour de l'Achoura et de célébration de la Sebeiba, vient concorder avec les attaques israéliennes sur Gaza. De nombreux touaregs de Djanet ne participent pas à la fête en signe de solidarité pour le monde musulman, d’autres parce qu’ils font le deuil du petit-fis de Mohammed ou encore parce qu’ils observent le jeûne de deux jours. La Sbeiba est en effet d'une complexité telle qu'elle est devenue à la fois célébration de joie et deuil, rituel tribal et fête religieuse. Pourtant son origine est sans aucun doute une célébration mythique qui va bien au-delà des religions: c'est la victoire de Moïse qui sauva son peuple de l'esclavage; la victoire des oppressés sur les oppresseurs. Ce jour saint célèbré originellement par les juifs comme le jour du Grand Pardon ou Yom Kippour le 10e jour du mois de Tishri fut par la suite adopté par Mahomet, le 10e jour du mois de Moharram, qui reprit le jeûne de deux jours en signe de fraternité avec un prophète à la fois présent dans la Bible, le Coran et la Torah: Moïse.

L’Achoura est donc une fête à la fois juive et musulmane qui évolua avec des variantes très diverses selon les régions et les courants réligieux. A Djanet, elle a pris forme, sous le nom de Sbeiba, d’une célébration unique tant dans le monde touareg que dans le monde musulman. A croire que les ancêtres du Tassili N Ajjers avaient aussi des prophètes pour trouver la vraie inspiration de la fête du grand pardon et de la réconciliation, et dépasser le contexte religieux pour pacifier leurs propres guerres. C'est cet esprit de tolérance et de fraternité qui est remarquable dans ce rituel. Alors dans le climat de guerre qui nous environne, on espère de tout coeur qu’à présent, les anciens de Djanet, dont dépend la transmission de cette tradition orale et artistique, et les jeunes héritiers de ce patrimoine sauront échapper à la folklorisation de la Sbeiba qui va malheureusement de pair avec sa reconnaissance internationale.Les autorités du Parc National du Tassili dans un effort de sensibilisation ont voulu médiatiser l’évènement pour qu’il soit classé, protégé et reconnu comme patrimoine culturel. En effet, l’afflux des journalistes de tout bord a produit des tas d’articles élogieux sur cette fête" digne des plus belles peintures rupestres" et sur les gens de Djanet qui devaient absolument conserver leur précieux et unique patrimoine. Cependant, il me semble que personne n’a mentionné que cette année, les vieux de Djanet ont demandé aux organisateurs qu’on interdise de prendre des photos à l’intérieur de l’espace delimité pour la mise en scène. Nul n’a voulu leur accorder ce droit. Pourtant, à bien y réfléchir, personne non plus ne penserait à empiéter sur la scène d’un théâtre ou d’un concert pour prendre une photo alors que c’est en fait ce qui se produit pendant la Sbeiba. La promotion de cette fête doit aller de pair avec une information beaucoup plus détaillée aux journalistes et étrangers pour éveiller leur conscience sur l’importance du rituel et les quelques règles à respecter pour que les Djanetis ne se sentent pas spolliés. Pour ma part, si c’était à recommencer, j’obéirais à ces contraintes sans discuter, car un geste de respect vaut mieux que toutes les belles paroles .  

Alissa Descotes-Toyosaki

 

 

GALERIE PHOTOS : http://sahara-eliki.org/sbeiba

autre galerie photos du site sahara-neolithique Sbeiba

Quelques articles de complément et livre de référence:

Meriem Bouzid-Sababou, Sebeiba-Tillelin (édition barzakh) / le seul ouvrage sérieux sur ce rituel ne peut se trouver malheureusement qu'en Algérie. Nous contacter pour une commande.

http://www.la-bible.net/page.php?ref=moise, la vie illustrée de Moise

Achoura, une fête judéo-musulmane