A chameau dans le Tassili N Ajjers



Un autre moyen de découvrir les touaregs de cette région est de partir avec eux à chameau et revivre le temps des caravanes qui traversaient le désert pour trocker les marchandises … Laissant téléphones portables et tout ce qui encombre notre vie matérielle, on se retrouve après 30 minutes de marche au beau milieu de nulle part… l’ascension d’Ehalagi, au nord-ouest de Djanet, se fait à pied derrière les chameaux, dans une cascade de cailloux...

Petit à petit, le paysage se transforme en rochers immenses aux formes étranges que vient adoucir une vague de dune blonde. Le spectacle est encore plus saisissant une fois qu’on est monté sur la bosse. Profitant du bon vent et d’une vue haut perchée, on se faufile en silence dans le désert éblouissant, clignant des yeux à chaque rocher en croyant apercevoir un visage sculpté dans le grès. A midi, on décharge les bagages à l’ombre d’un rocher. Le chamelier emmène les chameaux brouter dans l’oued, le cuisinier prépare une salade avec les bons légumes frais de l’oasis…on mange, on boit le thé, on se repose jusqu’à ce que les ombres s’agrandissent…

La marche continue de 15h au coucher du soleil, direction Tekat n Tenerin… un chaos de roches noires, un oued sablonneux, et le plateau du Tassili qui rougeoie a l’horizon et nous remplit de son mystère…qu’il est emouvant alors de le regarder et d’imaginer la savane où cohabitaient les girafes et les peuples pasteurs il y a des millions d’années... Nous campons autour du feu dans la fraîcheur du soir. La marmite mijote un râgout de légumes et de mouton, le thé frémit pour un premier service et sous les braises, le pain « togella » cuit dans son four de sable chaud. .. « Tout est bien », comme on dit ici.

Le 2e jour, la meharée reprend dans un décor apocalyptique. On entre dans un vrai labyrinthe de pierres, et plus on s’enfonce plus on perd la notion du temps. Nous sommes a Inaramas, au beau milieu de roches préhistoriques que l’érosion du vent et de l’eau a ridées comme une peau de pachyderme. A cet instant, il n’est pas difficile de s’imaginer en homme des cavernes… On fait l’escalade de ces masses de grès pour surplomber le paysage, et on se sent encore plus petit devant l’immensité du désert…

Puis, après les longs couloirs de pierres, on arrive dans l’après-midi sur les grandes étendues de Tasutaret, repère favori des chameliers du Tassili qui viennent amener paître leurs chameaux. L’horizon à perte de vue, du sable couvert de déflagrations de rocs noirs, et de bons pâturages pendant la saison… La pause thé se fait dans une grotte, où on voit encore les restes de braises, quelques bouts de cordes pour entraver les chameaux. Sur le flanc d’un rocher, pendent nonchalamment des outres en peau de chèvre, une “chambriair” (outre en pneu), un baluchon avec le matériel à thé que les chameliers ont laissé là pour leur prochain passage…Le désert n’appartient à personne, et tout le monde s’y sent chez soi.

Avant le coucher du soleil, nous vagabondons à notre gré autour du campement tout en cherchant du bois mort pour le soir. Le repas est comme d’habitude frugal et tellement bon, peut-être parce qu’on a faim, et peut-être parce qu’on apprend à se satisfaire de l’essentiel: du pain ou des macaronis, un peu de viande, du thé, le crépitement du feu, la parole qui passe d’abord par un regard ou un sourire avant de s’ouvrir.


L’aube vient nous faire frissonner dans nos sacs de couchage. Les nuits dans le désert sont fraîches mais les rêves sous les milliers d’étoiles sont si doux ! On se lève pour s’accroupir près du feu où bout déjà le premier thé…petit déjeuner très consistant avec les restes de la togalla tartinée de confiture et un bon verre de lait en poudre “Lahda”. Nous déambulons toute la matinée en traînant les chameaux dans les méandres d’Assassu. Là, au creux des rochers, repose une guelta, un bassin d’eau claire (ou trouble selon les saisons) rempli des dernières pluies, où les chameaux s’abreuvent tandis que nous remplissons les outres et les jerricans. A défaut de pouvoir s’y tremper, cette guelta étant reservée à l’abreuvement, c’est un bonheur de pouvoir s’asperger derrière un rocher avant de picniquer.

Rassassiés et desalterés de cette eau bénie du Sahara, nous reprenons la marche jusqu’à trouver un oued parsemé d’armoise dont l’odeur nous enchante. Le désert semble renaître sous nos pas avec des touffes de vert par-ci par-là. Sur les chameaux, c’est une promenade idéale sans aucun obstacle à flaner le long de l’oued avant d’arriver au pied d’une dune immense. Bêtes et hommes s’enfoncent dans le sable jusqu’aux mollets, pour découvrir au sommet une vue magnifique. Le soleil se couche sur le grand désert de Tiharamiwen d’où surgissent des pitons géants aux formes extraordinaires, là-bas on croit même apercevoir le cône parfait du Mont Blanc qui repose sur un tapis d’herbes fraîches…

Dernière nuit à la belle étoile, au pied d’un grand rocher. Au crépuscule, on entend les cris d’une bergère qui ramène son troupeau de chèvres vers un campement nomade, quelques blatèrements grognons de chameaux qui sont entravés et menés au pâturage, puis le silence.

Matin à s’attarder autour du thé et regarder à loisir le troupeau de chèvres dont les taches noires et blanches viennent délicatement habiller le dos des dunes. Le chamelier est allé chercher les chameaux et nous attendons patiemment son retour. Malgré leurs pattes de devant entravées et l’abondance de pâturages, les chameaux peuvent parcourir plusieurs kilomètres pendant la nuit à la recherche d’un endroit qu’ils préfèrent…le chamelier doit suivre leurs empreintes pour les retrouver, ce qui peut paraître incroyable quand on voit les centaines de traces qui parsèment les alentours, sans compter les pas des chacals, fennecs, gazelles, lapins, souris ou moufflons…Mais les nomades savent lire dans le sable comme dans un livre, et repèrent chaque trace selon sa forme et son ancienneté pour pister un animal ou même un homme !

Les chameaux ramenés au campement, nous levons l’ancre sur Djanet dans un vent de sable qui s’engouffre en sifflant à travers les couloirs de pierres et rend le paysage encore plus irréel. Notre petite caravane arrive aux portes de l’oasis aux abords de midi par de longs sentiers sinueux scellés de milliers d’empreintes de chameaux qui mènent sur les hauteurs de Tisras. Là, devant nos yeux éblouis, Djanet étale ses ksours et sa palmeraie luxuriante ... en silence, nous amorçons la descente avec la satisfaction du caravanier qui a traversé le désert et va poser bagage à l’ombre réconfortante d’une oasis qu’on nomme joliment « la perle du Tassili ».

Textes & photos: Alissa Descotes-Toyosaki
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